« Le ying de la protection contre le yang du libre-échange »

L’économiste Pierre Dockès retrace l’affrontement entre partisans du protectionnisme et ceux du libre-échange, qui traverse la théorie économique depuis sa naissance à la fin du XVIIIe siècle.

Par Pierre Dockès Publié aujourd’hui à 14h16

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John Maynard Keynes, à droite, lors de la réunion inaugurale du Fonds monétaire international, à Savannah (Géorgie), le 08 mars 1946.

Tribune. L’histoire semble alterner les vagues de protectionnisme et de libre-échange. Après des siècles protectionnistes, l’abolition des Corn Laws, qui protégeaient l’agriculture britannique, en 1838, ouvre une vague libre-échangiste jusqu’aux années 1880 ; puis survient une phase de protectionnisme modéré suivie, dans les années 1930, d’un protectionnisme extrême qui finit par l’effondrement du commerce mondial. Après 1945, le libre-échange revient en force. D’abord tempéré, il se prolonge en une mondialisation excessive. Depuis 2008, la protection est à nouveau à l’ordre du jour. Chaque mouvement du balancier semble ainsi aller trop loin, le ramenant alors en sens inverse !

Au commencement était le mercantilisme, qui dominait dans tous les pays, y compris en Angleterre : le commerce est une affaire de puissance, une guerre par d’autres moyens, permettant de financer la prépondérance sur les nations concurrentes. Il suppose l’absence d’une conception de la liberté ; car il n’existe que des privilèges, ici celui de commercer avec l’étranger. Il repose sur la certitude qu’« il n’est de profit que de perte de l’autre » (Montaigne).

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La promotion du libre-échange est un produit de la liberté et de l’universalisme portés par les Lumières. Il s’inaugure lorsque David Hume, en 1758, pose qu’une nation s’enrichit de la richesse de ses voisins. L’idée de la supériorité du libre-échange triomphe avec La Richesse des nations, d’Adam Smith (1776). La démonstration sera précisée par David Ricardo. Son théorème des coûts comparatifs (Principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817) démontre que même si un pays a des coûts plus faibles dans deux productions, il a intérêt à se spécialiser dans celle où il a le plus grand avantage relatif. John Stuart Mill (1806-1873) étudie le partage des gains dans l’échange : si personne ne perd, certains gagnent plus que d’autres.

La théorie économique a donné des arguments à chaque camp

Le nationalisme anime en revanche la résistance, surtout dans deux pays désireux d’échapper à l’hégémonie britannique. En Allemagne, Friedrich List (1789-1846) développe l’idée de la protection de « l’industrie dans l’enfance ». Raisonnant selon le principe de rendements croissants, il montre qu’un pays jeune dont l’industrie peu développée a des coûts unitaires élevés ne peut résister à la concurrence des industries des pays plus avancés, et a donc intérêt à se protéger temporairement pour donner le temps à ses industries de croître et de réduire leurs coûts. Et aux Etats-Unis, l’économiste Henry Charles Carey (1793-1879) utilise une argumentation voisine et convainc le président Lincoln d’imposer des tarifs douaniers élevés après la guerre de Sécession (1861-1865).

Источник: Lemonde.fr

Источник: Corruptioner.life

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